Dieu est mort, proclame Nietzsche. Mais le big crash causé par cette disparition n'a pas fini de faire sentir son effet de souffle. Et, faute d'avoir retrouvé le cadavre, certains peuvent crier à la disparition momentanée. Pourtant, le certificat de décès n'est guère nécessaire. Sauf à confondre les nouveaux relents identitaires avec un "retour du religieux", ou à donner une importance démesurée à de petites sphères fondamentalistes - plutôt rares de ce côté-ci de l'Atlantique -, Dieu n'habite plus le monde des Européens depuis un moment. Renvoyé à l'état de poussière céleste ou simplement rangé aux abonnés absents. La chose a été largement diagnostiquée désenchantement du monde, sortie de la religion, sécularisation... [...]La suite après la publicité Seulement, ce célèbre disparu, qu'on le nomme "Dieu le Père" chez les chrétiens, "l'imprononçable" dans le judaïsme ou Allah dans l'islam qui connaît 99 appellations mais pas de pluriel, n'en reste pas moins étonnamment présent dans nos esprits. Comme une ombre géante, une persistance rétinienne, un fantôme insistant. Et il ne suffit pas de se proclamer athée pour avoir à jamais liquidé le récurrent problème. [...] >> Retrouver l'intégralité du dossier "Peut-on se passer de Dieu ? ", avec un entretien exclusif de l'écrivain Emmanuel Carrère qui raconte sa "crise de foi", dans "le Nouvel Observateur" en kiosque jeudi 21 août. Eric Aeshiman et Marie Lemonnier- "Le Nouvel Observateur"
Se demander si l'on peut se passer de religion implique de chercher quelles sont les fonctions de la religion et si d'autres institutions peuvent les remplir. On estime actuellement que 84 % de la population mondiale est croyante. Peut-on imaginer un monde sans religion ? I La fonction psychologique de la religion La religion a d'abord une fonction psychologique elle permet de rassurer l'individu devant l'Ă©trangetĂ© du monde et de donner du sens Ă sa vie. Par exemple, la mort paraĂ®t moins effrayante quand elle est rapportĂ©e Ă un projet divin pour l'homme. En effet, les idĂ©es de vie Ă©ternelle ou de rĂ©incarnation peuvent rendre l'Ă©vĂ©nement de la mort moins douloureux. Selon Freud, la croyance en Dieu n'est pas une erreur, mais plutĂ´t une illusion. Elle provient d'un besoin infantile de sĂ©curitĂ©, qui consiste Ă projeter vers une entitĂ© supĂ©rieure tous les attributs de la puissance. L'individu peut ainsi se sentir protĂ©gĂ©. Si la religion Ă©tait une erreur, il serait facile de s'en passer il suffirait de connaĂ®tre la vĂ©ritĂ©. Comme la religion est une illusion, il est plus difficile de s'en dĂ©faire, dans la mesure oĂą elle comble un besoin humain fondamental. mots-clĂ©s Pour Freud, une erreur consiste Ă manquer la vĂ©ritĂ© par manque de connaissance ou d'attention. Au contraire, l'illusion renvoie Ă un dĂ©sir inconscient qui empĂŞche l'individu d'atteindre la vĂ©ritĂ©. II La fonction sociale de la religion La religion revĂŞt aussi une dimension collective elle permet de souder une communautĂ© qui partage les mĂŞmes Âvaleurs l'entraide, la charitĂ©, le refus de la violence…, les mĂŞmes croyances et les mĂŞmes pratiques. Dans cette perspective, elle serait une forme de ciment indispensable Ă la sociĂ©tĂ©. mot-clĂ© Le mot religion vient du latin ligare, religare lier », relier ». Non seulement la religion relie l'homme Ă un ou plusieurs dieux, mais elle relie aussi les hommes entre eux. Marx voit dans cette dimension collective de la religion un danger pour l'Ă©mancipation des hommes La religion est l'opium du peuple. » Certes, la religion crĂ©e des formes de solidaritĂ© et permet aux hommes de supporter leurs conditions d'existence. Elle apporte une forme de rĂ©confort. Mais en mĂŞme temps, elle empĂŞche l'homme de modifier concrètement sa vie l'homme continue d'attendre d'un dieu un secours, au lieu d'agir dans l'espace public pour crĂ©er un monde meilleur. Il faut donc apprendre Ă se passer de religion pour ne pas ĂŞtre condamnĂ© Ă une forme d'impuissance. III De la religion au sacrĂ© 1 Les substituts de la religion Il semble possible de se passer des fonctions psychologique et sociale de la religion en remettant en cause certaines traditions et en inventant de nouvelles institutions. Par exemple, si la religion n'assure plus le lien social, la vie associative ou l'engagement citoyen peut prendre le relais. Ainsi, la vie en sociĂ©tĂ© peut se construire autour d'institutions non religieuses qui se substituent aux anciennes structures religieuses. 2 La permanence du sacrĂ© Mais, si l'homme peut se passer de religion, peut-il pour autant cesser de donner une valeur particulière Ă certaines choses ? N'Ă©prouve-t-il pas toujours un besoin de sacrĂ© ? En effet, si les religions semblent en perte de vitesse dans certains pays, les hommes ne continuent pas moins d'accorder un caractère sacrĂ© Ă des choses comme un drapeau, Ă des personnes comme un chef politique, Ă des souvenirs de voyage, etc. Pour Mircea Eliade, mĂŞme les sociĂ©tĂ©s les plus ÂdĂ©sacralisĂ©es conservent des croyances et des rites similaires Ă ceux des religions. Barthes prend l'exemple de la CitroĂ«n DS pour montrer que les hommes ont tendance Ă attribuer un caractère sacrĂ© Ă des objets du quotidien. Par son apparence, ses performances et par l'imaginaire qu'elle met en jeu, une automobile peut devenir un objet sacrĂ© pour un groupe social.